Le livre manquant
Réflexions sur l'écriture, le miroir et l'obsession
Il y aura toujours des livres manquants — qui sont les livres qui sont encore à venir.
« S'il y a un livre que vous voulez vraiment lire mais qui n'a pas encore été écrit, c'est à vous de l'écrire. »
— Toni Morrison
Ce livre manquant, qu'il faut écrire soi-même, est-ce l'idée des auteurs d'aujourd'hui ?
Le livre que l'on avait en amont du livre est toujours battu en brèche. Mais on aime quand même ce que l'on écrit. Car on se surprend soi-même. « Le livre manquant, le livre manqué, le livre qui restera toujours à écrire. » On se dit « je vais écrire ça » mais on se fourvoie. Il y a un gouffre inépuisable du besoin d'écrire.
« Échoue encore. Échoue mieux. »
— Beckett
Le livre comme miroir
« De te fabula narratur. » — « C'est de toi, lecteur, dont il est question dans le livre. »
— Horace
Le livre est un miroir réfléchissant. On sait depuis les travaux de Lacan l'importance du stade du miroir et ce que cela représente pour la formation du « je ».
Pierre Bergounioux et le livre qui n'existe pas
Enfant à la recherche d'un livre qui lui apprendrait quel « je » nous étions. Les formes les plus hautes de conscience sont consubstantiellement liées à l'écrit. C'est le seul moyen de ne pas être encombré. Ce livre qui lui aurait tout dit est en fait un livre qui n'existe pas. Il y aurait découvert la « légende » au sens strict, c'est-à-dire ce qui doit être lu. Il comprit bien plus tard que ce livre est resté dans l'encrier. Il n'a pas trouvé ce livre, donc il s'est mis à écrire.
L'avantage de l'écrit : faire communiquer. C'est un processus d'éclaircissement. Les pensées prennent forme dans l'écriture, car elles sont objectivées, extériorisées. Il n'y a pas de place pour l'innocence. Il faut avoir lu avant d'écrire.
L'enfant qui est en nous se dissipe, il peut s'absenter quand on écrit. Nous sommes des êtres de sens, une espèce symbolique. Nous ne pouvons nous tenir quittes de quoi que ce soit que si cela est irradié par le sens. Si ça n'a pas de sens, on est perdu.
Le mystère de ce qui fait un moment
La barrière qu'il y a entre l'auteur et le lecteur — il y a quelque chose qui fait qu'on peut passer la frontière. « Ah, ça, ça peut être lu. » Soit parce que ça touche quelque chose d'intime, ou quelque chose où l'on se sent moins fort, ou parce que c'est atrocement écrit. Tout auteur a besoin d'un verrou de fiction entre lui et le lecteur.
L'obsession comme moteur
On n'est pas transparent à soi-même. Un livre est un point d'obsession. Un livre sert à déployer une obsession profonde. Par exemple la moitié des livres qu'il a écrits sont remplis d'incendies. On peut se demander : pourquoi suis-je obsédé par les incendies ? Mais là on est plus dans le domaine de la littérature et je ne sais pas si je pourrais continuer d'écrire des livres si je savais y répondre. La littérature est là pour nous révéler la question. Les mystères liés à son imaginaire. Il y a sûrement des traumas, des fascinations. Il semble qu'il ne faut pas tout comprendre à l'expérience de l'écriture.
Les auteurs à chaque livre renouvellent, mais ce sont des détours qui les ramènent toujours à la même chose. S'il refait toujours ni tout à fait le même ni tout à fait un autre livre, en tout cas il prend une assurance telle qu'il peut assumer son œuvre pleinement.
Le projet borgésien
Écrire c'est aussi rajouter des mots à l'immense corpus de l'humanité. Projet borgésien (La Bibliothèque de Babel ; lire Les Sept Nuits sur la Divine Comédie). Être auteur c'est ajouter ses mots à ce grand ensemble.